Thilda Fuller a « un faible pour les petits »,
elle a été institutrice pendant 10 ans, puis directrice d’école maternelle. Elle est née à Paris de parents polynésiens, elle est métissée chinoise, anglaise de part son grand-père, espagnole,
française… bref, c’est une Polynésienne. Mère de deux filles, elle a connu un divorce et vit désormais, heureuse, en concubinage. Pendant 20 ans elle s’est investie dans le syndicalisme des
enseignants, mais rien vraiment ne la prédestinait à une carrière politique, sa véritable passion étant les enfants.
Dans cet entretien, Thilda Fuller s’exprime franchement sur l’interview accordée par Oscar Temaru aux Nouvelles de Tahiti, cette semaine. Elle parle avec son cœur en nous donnant quelques anecdotes de son expérience à l’assemblée, et c’est tout un autre monde que celui des journaux que l’on découvre. Dans son bureau de la permanence du Fetia Api, plusieurs photos de Boris Léontieff, un homme qui est toujours présent, selon Thilda.
TF, qu’est-ce qui vous a poussé à faire de la politique ?
Ce n’est pas un choix personnel, j’ai commencé au Tahoera’a, avec une amie, Démécia Léontieff, l’ex femme d’Alexandre Léontieff. J’avais 26 ans. Je suivais mon amie dans les meetings, j’intervenais, on distribuait des tracts… j’ai toujours eu des convictions autonomistes. En désaccord avec le Tahoera’a Huiraatira à l’époque, j’ai suivi Alexandre Léontieff qui a créé son parti Te Tiamara ; mais je n’ai jamais été active dans ce parti et puis, lorsque Gaston Flosse renverse Alexandre Léontieff, celui-ci qui avait de sérieux problèmes avec la justice finira par rejoindre Oscar Temaru ! Je ne pouvais pas le suivre dans un parti indépendantiste, alors je me suis mise en retrait de ce monde politique.
En 1995, Boris Léontieff monte son parti. Je l’observais, mais je n’ai pas adhéré. On était sur la même longueur d’onde sur beaucoup de sujets. En 2001, avec la parité obligatoire, Boris m’a appelée, il voulait que je me joigne au Fetia Api. C’est vrai que la parité a été une prise de conscience pour les hommes politiques… j’appréciais ses prises de position, mais j’ai refusé une première fois. Il m’a rappelée une seconde fois et je lui ai dis : « je ne parle pas le tahitien ! », il m’a répondu « tu apprendras ! », mais j’ai refusé à nouveau. Il voulait prendre avec lui des gens de tous les horizons. Enfin la 3ème fois, après avoir concerté ma famille, j’ai accepté. Il m’a placée en 4ème position sur la liste : je ne pensais pas que nous passerions, alors je n’y croyais pas trop. Ça a été une surprise, en 2001 on a eu 6 places !
Lors de vos interventions dans les meetings, vous exprimez toujours une pensée pour Boris Léontieff. Pourriez-vous nous parler de cet homme, en quoi vous a-t-il marqué ?
Photo de Boris Léontieff, dans le
bureau de Thilda Fuller
(Silence, Thilda est émue)… C’est avec lui que j’ai démarré. Je suis persuadée que s’il était toujours là, il serait président aujourd’hui. A l’époque, il a eu le courage de contrer
Gaston Flosse, c’était le seul qui avait le courage de ses opinions. Toujours calme, honnête, compétent… Gaston Tong Sang a certains de ses traits de caractère. On savait où on allait avec lui.
Mais Boris est toujours présent, il avait beaucoup de charisme.
Quel est l’état de santé du Fetia Api et de son président?
Philippe Schyle va beaucoup mieux. Après son attaque, il avait décidé de tout arrêter. Ce sont les évènements qui l’ont remotivé. Il a repris du
poil de la bête … je l’ai beaucoup encouragé, même un peu bousculé pour qu’il revienne.
Qu’avez-vous retenu, de votre expérience personnelle, des dernières élections législatives ?
Ça a été difficile parce que jusqu’au dernier moment, on ne savait pas si Philippe allait revenir ou pas. Pas évident de tout faire en un mois ! Je trouve qu’avec Henriette, on s’en est bien sorties. En face de nous, il y avait de grosses pointures. Nous avons beaucoup appris, on ne regrette rien. Si Philippe avait été là, les choses auraient sans doute été plus faciles. En fait, ça nous a permis de nous renforcer, parce qu’Henriette et moi, nous sommes plutôt de nature réservée et le terrain, ça forme !
Votre mandat à l’assemblée a-t-il modifié votre vie de femme et de mère ?
En tant que femme, je suis restée fidèle à moi-même. En tant que mère, ce fut autre chose. Ma petite se plaignait souvent de mon absence, j’étais tout le temps en réunion. Heureusement que les grands-parents étaient là. On est très pris, on n’a pas d’horaire, des réunions le soir… C’est une question d’organisation. J’ai voulu arrêter pour elle et puis elle a fini par comprendre.
… quant à mon expérience dans l’hémicycle de l’assemblée, j’avais moins de mal avec mes petits à l’école ! C’était parfois une vraie cour de récréation : ils n’arrêtaient pas de se disputer et dehors, une fois sortis… ils étaient tous copains. Tout ça m’a véritablement confortée dans mes valeurs autonomistes et puis je pense qu’on doit travailler plus, il faut se battre pour que les choses changent véritablement plutôt que de se noyer dans des querelles futiles.
Quelles sont les difficultés que peuvent rencontrer les femmes dans un monde politique d’hommes ?
La parité est une chose, mais le comportement
parfois méprisant de certains hommes politiques existe encore… il ne faut pas généraliser, certains nous considèrent leur égal. C’est parfois difficile de s’affirmer en tant que femme
politique.
J’ai deux petites anecdotes à ce sujet.
Lors d’une commission qui se réunissait sur la modification de la Loi Organique, je me suis trouvée seule face à Jacky Briant et Gaston Flosse, assis juste à côté de lui. Etrangement (et c’est bien la première fois) pratiquement tous les représentants Tavini et Tahoera’a étaient présents. J’ai dû tenir tête à Gaston Flosse et Jacky Briant à la fois. C’était incroyable, Jacky Briant défendait les propositions de Gaston Flosse, sur les taux de sélection des élections et Gaston Flosse réfutait une élection à deux tours : il s’est emporté et a prétendu que je n’y comprenais rien. Il y avait beaucoup de mépris dans ses propos. Mais je suis restée sur mes positions… cette situation de les voir ainsi liés contre moi était troublante. Jacky Briant est venu me trouver à la fin de la commission pour s’excuser en quelque sorte…
Une autre anecdote : un jour en séance, j’ai déposé un amendement, comme d’autres personnes l’avaient fait également. Alors Gaston Flosse a dit « Madame Fuller, vous jouez à la grande dame ! »… Dans ces cas là, oui, c’est difficile d’être une femme politique dans un monde politique dominé par des hommes.
Oscar Temaru a donné une interview au quotidien des Nouvelles, enregistrée et retranscrite dans son intégralité, afin que le journaliste ne soit pas accusé d’avoir déformé les réponses du président du Tavini Huiraatira. Vos réactions aux propos suivants :
« Les jeunes aujourd’hui commencent à comprendre que s’il y a quelqu’un qui dit la vérité, c’est Oscar Temaru »
Je ne suis pas d’accord. Il n’a sans doute vu qu’une minorité de jeunes ; ça ne reflète pas la réalité des choses.
« C’est la seule façon d’expliquer ces chiffres [scrutins]. Bon, dans cet électorat, il faut le dire, il y a tous les popa’a, tous les Chinois, mais aussi des gens de chez nous qui ont balancé de ce côté-là. Ceux qui profitent du système… Il y a tout ceux-là »
J’appelle ça du racisme. Voir Gaston Tong-Sang gouverner les a sans doute beaucoup dérangés.
« Il [Gaston Flosse] a préparé les Accords de Tahiti Nui qui prévoyaient la possibilité de poser la question de l’autodétermination au bout d’une vingtaine d’années. »
Premièrement, je n’ai jamais vu ces accords. La population a peut-être son mot à dire, non ?
Ensuite, il me semblait bien que ces accords devaient être écrits par un indépendantiste, monsieur Temaru. Pourquoi Gaston Flosse aurait-il écrit ces accords ?
Et puis, troisièmement, voilà qu’Oscar Temaru parle encore de l’autodétermination. Il n’a jamais été clair à ce sujet. Lorsque nous avions soutenu le Taui en 2004, il nous avait dit oralement qu’il n’en parlerait pas pendant 15 ans, il n’a pas tenu sa parole. On ne peut pas lui faire confiance.
« Je lui ai dit à Gaston : ‘Renverser le gouvernement Tong Sang, ça ne m’intéresse pas du tout, mais alors pas du tout’ »
Alors pourquoi l’a-t-il fait dans ce cas là ? Pourquoi a-t-il déposé une motion de censure s’il ne voulait pas renverser le gouvernement de Gaston Tong Sang ?
« Si nous obtenons la majorité le 10 février, [Le référendum pour l’indépendance] pour tout de suite »
Vu le résultat du premier tour, nous n’avons pas à nous en soucier : la population est majoritairement autonomiste. Il est clair, cependant, que le référendum évacuerait la question une bonne fois pour toute.
TF, qu’est-ce qu’une Polynésienne, aujourd’hui ?
Une femme attachée à sa culture qui a su s’adapter à l’évolution rapide de la société, à la modernité. Nous avons de nombreuses associations de femmes, elles sont responsables, et même
lorsqu’elles n’ont pas d’emplois, elles ont de l’assurance. La Polynésienne a le courage de ses opinions. Elle ose s’exprimer.
Quelle est la plus belle richesse de notre pays, quel est son talon d’Achille ?
Ce sont nos îles. Notre environnement. Notre population pluriethnique. Je trouve que le mélange pluriethnique et culturel est une réussite. On fête Noel au même titre que le nouvel an chinois, c’est vraiment exceptionnel. On ne retrouve pas en Nouvelle-Calédonie ce brassage pluriethnique. Nous avons de la chance d’être tous métis.
Le point faible, à mon avis, c’est qu’on a mal utilisé les transferts de l’Etat. Les dij, les cij, je n’appelle pas ça des emplois. Je me souviens qu’à l’époque où Boris était parmi nous, il avait prévenu Gaston Flosse de ces gaspillages : aujourd’hui ATN a un déficit de 3 milliards, et l’hôpital… nous devons repenser notre politique du logement : les « cages à poules » ce n’est pas pour le Tahitien. Le Tahitien a besoin de sa maison, de son coin de terre. La ghettoïsation touche toutes les communes de Tahiti. Le logement est un véritable problème. Il faut véritablement décentraliser vers les Archipels.
Quelle mesure du programme To Tatou Ai’a vous tient le plus à cœur ?
Bien sûr, tout ce qui vise l’éducation.
Si demain, To Tatou Ai’a parvient à dégager une majorité forte, sur quel dossier plancherez vous en premier ?
Je travaillerai sur la décentralisation. Il est important de donner aux gens le désir, la possibilité et la raison de retrouver leur île. C’est bien d’avoir les compétences, il faut leur en donner les moyens. Boris en parlait déjà à l’époque. Antonio (Pérez) parle ‘d’archipélisation’…
Il faut absolument arrêter le clientélisme et le fait qu’on ne donne qu’à ceux qui ont la bonne couleur. Cette période là doit se terminer une bonne foi pour toute.
Regardez ce que les maires peuvent faire : Bora Bora par exemple ! Gaston Tong Sang a su développer son île…
Si demain, les scrutins dévoilent une majorité relative, pensez vous que les Autonomistes trouveront un terrain d’entente ?
Ne nous voilons pas la face, j’ai bien peur que Gaston Flosse ne fasse d’alliance (implicite) avec Oscar Temaru, même s’il clame qu’il est autonomiste.
Sincèrement, j’espère vraiment que nous trouverons un terrain d’entente. Il faut qu’on travaille ensemble, dans l’intérêt de notre pays.
Oscar Temaru affirme dans l’interview aux Nouvelles, que Gaston Flosse et lui-même ont des contacts réguliers en cette période électorale et qu’ils parlent de « beaucoup de choses » (dixit), par ailleurs, le Tavini occulte dans ces tracts sur l’atoll Anuanuraro, les noms de Gaston Flosse et Edouard Fritch soigneusement remplacés par des « X ». Comment interprétez-vous cette stratégie politique ? Le Tavini, par ses manœuvres médiatiques, peut-il incarner la moralité politique ?
A la première question, je trouve ça inadmissible. Ils occultent les noms d’Edouard Fritch et de Gaston Flosse, c’est donc de l’intox. Ils feraient mieux de parler de leur programme au lieu de passer leur temps à nous critiquer, parce que des moutons noirs, il y en a partout ! Dans les 3 camps ! Il faut absolument se tourner vers l’avenir, et de quel droit se placent-ils en juges ?
Soyons positifs, concrets, laissons la justice faire son travail.
A la deuxième question, non, pas du tout : le Tavini n’incarne pas la moralité politique ! La marche de samedi, soi-disant apolitique, ne dupe personne.
Dans un accord médiatisé de dernière minute, Gaston Flosse demande à ce que No oe e te Nuna’a ait sa place au gouvernement s’il y a alliance autonomiste. Analyse?
Gaston Flosse souhaite récupérer les voix de No Oe E te Nuna’a dimanche 10 février.
Qu’est-ce qui vous fait avancer, Thilda Fuller ?
Parfois, j’ai envie de baisser les bras. Mais quand je suis sur le terrain, je me dis que je n’ai pas le droit. Je veux me battre pour notre jeunesse, pour que l’harmonie soit de mise dans notre beau pays. Chacun d’entre nous peut apporter sa pierre, même si elle est petite ! Nous voulons y croire.
En quelques mots, pourquoi doit-on voter To Tatou Ai’a ?
Face à toute cette campagne de dénigrement (tracts en tout genre), le Polynésien n’est pas dupe. Au débat télévisé, c’était très clair, ce manège entre le Tavini et le Tahoera’a : ils évitaient de se regarder et ils ont passé leur temps à cibler Gaston Tong Sang.
Il y a un proverbe tahitien qui dit : « il n’y a que sur les bonnes mangues que l’on jette les cailloux »
… je dirais qu’il faut voter To Tatou Ai’a parce qu’après 20 ans de gouvernance Tahoera’a et la chance et l’espoir qu’on a donné au Taui, aujourd’hui le seul choix qui s’impose, c’est Gaston Tong Sang. Et je suis sûre que demain, il réussira à réunir tous les Polynésiens.
DOCUMENTATION EN LIGNE
Commentaires